quand j'étais étudiante, Paris était une attraction à deux heures en TGV, une échappée pour chercher à découvrir ce que la proximité m'offrais parfois mais que je ne voulais pas voir
quand je suis devenue adulte, Paris est devenue la ville lumière qui attirait la provinciale que j'étais par ses musées et ses possibilités de culture infinies
maintenant je suis expatriée, Paris est une fierté, la ville que le monde nous envie, la ville où je vadrouille à pied avec un sentiment de bien-être et de gratitude mêlés
et puisque Paris est un sujet inépuisable de photographie, il est naturel que j'arpente ses arrondissements, ses quais, ses îles, ses parcs, ses musées, ses passages, l'appareil photo au cou
il est tout aussi naturel que les expositions consacrées au 8ème art m'attirent 
et j'ai la grande chance d'avoir des amies qui connaissent ce même pouvoir d'attraction
j'ai donc profité de mes trois semaines de vacances en France pour visiter mon étudiant et, 
comme il fallait le laisser bosser un peu, mes pas m'ont conduit à l'exceptionnelle exposition proposée actuellement au Jeu de Paume

Dorothea Lange est une pionnière de la photographie documentaire, l'actrice majeure d'une grande investigation iconographique sur la société rurale américaine des années 30
née dans le New-Jersey, elle démarre sa carrière à new-york, puis à san francisco où elle commence par ouvrir un studio de portrait
mais c'est un désir de vérité et la Grande Dépression qui touche l'Amérique profonde 
qui la poussent à déplacer son champ d'action dans la rue et à se lancer dans le documentaire social engagé
resituons l'époque, l’Amérique connaît une crise sans précédent avec, de façon concomitante, le krach boursier de 1929 et une sécheresse dans les états du Sud 
soucieuse du sort des laissés pour compte, Dorothea Lange veut sensibiliser les citoyens à la pauvreté qui les entoure et publie notamment An american exodus  
c'est ainsi qu'elle attire l'attention de la Farm Security Administration (créée par Roosevelt pour venir en aide aux agriculteurs ruinés) qui la recrute et va lui confier deux missions entre 1935 et 1941 

pour ses voyages d'études sur le terrain, elle va couvrir vingt-deux Etats différents et témoigner comme personne de la situation des sans-abris, des chômeurs, des migrants ayant quitté le Middle West pour la Californie rurale,
c'est à ce moment-là qu'elle va produire des images iconiques, comme Migrant Mother (Mère migrante, 1936) qui mettent en lumière les difficultés extrêmes qu'affrontent les personnes broyées par l'économie de l'agriculture industrielle

le 6 mars 1936, Dorothea Lange rentre chez elle, le coffre chargé de pellicules, aprés une mission d'un mois en solitaire à photographier les ouvriers saisonniers de la côte ouest quand elle remarque un panneau signalant un camp de cueilleurs de petits pois... la photographe passe tout droit, pressée de retrouver ses enfants
pendant trente kilomètres, pourtant, quelque chose la tiraille... elle décide de faire demi-tour et 
se retrouve dans le camp de Nipomo ou sont entassées des familles de migrants
elle y rencontre Florence Owens Thompson
la femme lui donne son âge, 32 ans, lui explique être veuve depuis 4 ans et mère en charge de 6 enfants qu'elle nourrit comme elle peut, de trouvailles et en vendant le peu qu'elle possède
Dorothea ne passe que quelques minutes avec elle, échange quelques mots, s'approche graduellement et réalise six prises de vue de la jeune mère anxieuse, au visage marqué et au regard perdu dans le vide...l'un des portraits fera le tour du monde

ses photographies étant propriété de l'État, elles sont rapidement publiées, 
la FSA prend l'initiative de créer un département photo qui sera les plus vastes archives photographiques jamais constituées aux Etats-Unis, regroupant plus de 130 000 négatifs ; le but est d'utiliser la photographie rationnelle et neutre comme arme pour convaincre le Congrès et les Américains de la nécessité de débloquer des fonds
le travail de Dorothea va bel et bien avoir valeur d'élément déclencheur pour le gouvernement fédéral qui en le visionnant va décider dans le cadre de sa politique du New Deal le déblocage d'une aide d'urgence de nourriture et la construction de camps d'hébergement au profit des travailleurs agricoles migrants pour tenter d'endiguer la pauvreté dans les régions rurales

si dans le cadre de la FSA, les photographes étaient soumis à des directives et ne pouvaient exprimer leur touche personnelle, Dorothea va peu à peu se détacher de ce carcan,
elle continue à stimuler l’empathie du spectateur mais, plus qu'un regard informatif et neutre, elle porte son humanité en bandoulière comme son appareil photo
non seulement, son travail devient source iconographique mais il relève sans conteste du domaine de l'art
Dorothea Lange a un oeil, ses cadrages sont pensés, épurés, subtils, et parfaitement intemporels
car ce focus sur des réfugiés climatiques, des caravanes de migrants, la misère économique résonnent avec notre époque

morte en 1965, Dorothea Lange demeure l'icone de la misère humaine de l'entre-deux-guerres, elle incarne à jamais les exclus du rêve américain

l'exposition est visible jusqu'au 27 janvier au Jeu de Paume

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